Procès du journalisme d’opinion
Le journalisme d’opinion. Critique. Ne critique pas. Aime. N’aime pas. On lui fait un procès. Le plaignant : l’Analyse Approfondie des Faits (A.A.F.). L’avocat de la Couronne : Maître la Logique. L’accusé (qui plaide immanquablement non coupable) : le Journalisme d’Opinion (J.O.). L’avocat de la défense : Maître le Franc-Parler. Le juge : Son Honneur la Justice.
Par Kevin Brazeau
La Justice – Nous ouvrons le dossier du journalisme d’opinion, qui est accusé de fondements incohérents, d’esprit simpliste et de considération réductrice de Sa Majesté le Peuple. L’audience est ouverte : j’appelle à la barre l’avocat de la Couronne.
La Logique – Merci Votre Honneur. Eh bien j’aimerais tout d’abord dire que ma cliente est une grande négligée, Madame la Juge. On ne s’attarde plus à elle. On la contourne. C’est justement l’accusé qui en est à mon humble avis la cause. Il entraîne la facilité, de nos jours. Ses pratiquants se creusent de moins en moins les méninges afin de fonder ce qu’ils prétendent être leurs arguments. Ils préfèrent attaquer directement ou sournoisement les sujets plutôt que de les inspecter, que de les questionner.
Le Franc-Parler – Objection, Votre Honneur!
La Justice – Objection retenue. La parole est à vous, Maître le Franc-Parler.
Le Franc-Parler – Merci. Je ne vois en rien comment et où ont été fondés les arguments de mon confrère.
La Justice – Bien vu. Maître la Logique, avez-vous des preuves à l’appui de ce que vous avancez?
La Logique – Évidemment que j’en possède, moi. Dans cet article de David Descôteaux, j’ai recueilli un passage qui fait fi de la signification même du sujet abordé. « Si acheter québécois profite au Québec, acheter strictement sur l’île de Montréal est forcément mieux pour l’économie montréalaise. Si j’habite Rosemont, dois-je m’assurer que l’argent « reste » dans Rosemont? Si les citoyens de Côte-des-Neiges commencent à acheter local, doivent-ils cesser d’acheter à Outremont? »[1] Le sens de l’expression « acheter local » n’insinue en rien le fait de limiter nos achats à un périmètre de trois rues. L’auteur de l’article conceptualise faussement le problème. Il fait une fausse analogie, en d’autres mots.
En voulez-vous encore plus? J’ai ici « Le cheval à deux bosses », une chronique de Monsieur Richard Martineau, du Journal de Montréal, traitant des raisons hypothétiques de la lenteur de la campagne de vaccination contre la grippe A (H1N1) et parue le 5 novembre dernier. Dans l’extrait dont je m’apprête à vous faire part, le journaliste utilise un procédé qui, selon la déontologie du domaine, n’est pas considéré comme professionnel. Ce dernier se nomme l’argumentum ad hominem, ce qui signifie un « argument contre la personne ». C’est le fait de s’attaquer, comme le fait l’accusé, aux personnes en cause et non pas aux problématiques traitées.
L’extrait est le suivant : « Ça ne prend pourtant pas un post-doctorat en neurobiologie à Harvard pour prévoir que les gens allaient se ruer dans les centres de vaccination dès le premier mort! Vous voulez savoir ma théorie? Nos gentils bureaucrates avaient trop de temps pour se préparer. En 1992, les autorités ont RÉAGI [face à l’épidémie de méningite]. En 2009, elles ont PLANIFIÉ. C’est ça, la grosse différence. Les bureaucrates ont eu le temps de penser. Et un bureaucrate qui pense, c’est plus dangereux que n’importe quel virus. »[2] Voyez-vous? Pourquoi viser les bureaucrates tandis que l’analyse des véritables faits est possible?
| Ils préfèrent attaquer directement ou sournoisement les sujets plutôt que de les inspecter, que de les questionner. |
Il se trouve que j’ai fait mes recherches sur le sujet et j’ai appris qu’en 1992, l’épidémie de méningite avait frappé un endroit en particulier. La grippe A (H1N1) est quant à elle un phénomène mondial. Donc, non seulement on insulte littéralement et sans raison les bureaucrates, mais on omet volontairement des informations capitales. Cela se nomme la suppression de données pertinentes et c’est, tout comme l’ad hominem, un paralogisme – voilà comment se nomment ces négligences déontologiques, Votre Honneur – honteux. Puis ça ne s’arrête pas ici. Si nous nous entendons pour dire que M. Martineau accuse les bureaucrates de stupidité et si nous admettons qu’il est possible que certains de ceux-ci soient qualifiables de « simples d’esprit », il ne s’agit tout de même pas d’une majorité. C’est pourtant ce que le journaliste sous-entend. C’est ce que l’on appelle une généralisation hâtive.
Évidemment, Monsieur Richard Martineau a une verve qui attire le lecteur, mais ce dernier ne va que rarement approfondir les informations qui lui sont livrées, pour la simple et bonne raison que « si c’est écrit, ce doit être vrai ». Je me dois de préciser qu’il n’est pas le seul journaliste à démontrer des failles dans le fondement de ses arguments. J’ai terminé, Votre Honneur.
La Justice – Très bien. La parole est à l’avocat de la défense.
Le Franc-Parler – Peut-être, Madame la Logique, que ce que vous dites est vrai, mais il en demeure que chacun a droit à son opinion, n’est-ce pas? Ainsi, notez que la catégorie dans laquelle les chroniques de M. Martineau ont été classées est le « Franc-parler », ce qui incite à partager sa vision des choses telle qu’elle est.
La Logique – Objection!
La Justice – Objection retenue. Parlez.
La Logique – Bien sûr qu’il y a place pour l’opinion de chacun, mais vous savez tout aussi bien que moi que les médias sont extrêmement influents et que les mots d’une personnalité connue ont plus d’impact que ceux de Sylvain Drouin, monsieur nobody. Mais est-ce que narguer le lecteur fait partie, selon vous, des techniques valables et honorables de le convaincre? Est-ce que le mener en bateau peut faire avancer une cause, un dossier?
Le Franc-Parler – Je ne saisis pas votre point.
La Logique – Votre Honneur, j’aimerais laisser la chance à ma cliente de s’expliquer.
La Justice – Permission accordée, Maître la Logique. La parole est à l’Analyse Approfondie des Faits. Vous avez cinq minutes.
A.A.F – Merci Votre Honneur. Alors comprenez bien… l’une des pire insultes que l’on puisse me balancer au visage est le fait de « détourner l’attention » du lecteur qui s’intéresse à la nouvelle. C’est ce que j’appelle un hareng fumé : attirer son regard ailleurs que sur le problème qui nous intéresse. C’est comme un appât. J’appuierai mes dires à l’aide de cette chronique de Madame Nathalie Elgraby-Lévy parue le 13 décembre 2007 dans le Journal de Montréal : « La sacralisation de la laïcité », critique l’élimination du cours d’enseignement religieux dans les écoles primaires et secondaires au profit d’un cours d’« éthique et culture religieuse » et le rôle des fonctionnaires et de la Ministre Courchesne dans l’éducation de « nos enfants ».
Voici l’extrait où se trouve le paralogisme, Votre Honneur : « Ensuite, pourquoi devrions-nous accepter que des fonctionnaires décident si nos enfants devraient ou ne devraient pas recevoir un enseignement religieux? Leur jugement est-il mieux fondé que le nôtre? Sont-ils devenus les «sages» des temps modernes? C’est la responsabilité des parents d’élever leurs enfants, et non de la ministre Courchesne! Faut-il lui rappeler que l’école a pour fonction de transmettre des connaissances et de répondre aux attentes des parents? Elle n’est pas là pour permettre aux fonctionnaires et aux groupes de pression d’imposer leurs idéaux aux Québécois! »[3] Même si je ne comprends pas comment un lecteur ou une lectrice peut se faire berner par des arguments aussi éloignés de leur but, cette esquive d’information me fait sortir de mes gonds.
Tout d’abord, le paralogisme ici aurait pu être un ad hominem, mais je me penche sur le fait que la problématique dont elle traite ne tient pas de ce qu’elle revendique, mais bien de preuves qui ont été faites. Le cours d’enseignement religieux a perdu la plus grande partie de son importance au Québec et c’est pourquoi les personnes en droit de le faire ont décidé de changer la donne. Les fonctionnaires et la Ministre ne s’autoproclament pas du tout « décideurs suprêmes ». Permettez-moi de mentionner aussi qu’un certain aspect religieux est conservé dans le nouveau programme proposé. Si Madame Elgraby-Lévy s’était informée aux bons endroits, elle aurait obtenu des informations pertinentes.
Dans une autre de ses chroniques, elle écrivait : « Comme chaque fois que le décrochage défraye les manchettes, des voix s’élèvent pour réclamer des solutions au problème. Évidemment, vu la fascination des élus pour les bavardages stériles et les rapports aussi inutiles qu’onéreux, il faut s’attendre à ce qu’on nous annonce la tenue de tables de concertation, de forums, de commissions d’enquête, de consultations publiques, de groupes de travail, etc. »[4] Il s’agit ici d’une pente glissante. C’est faire une liste de causes et d’effets pas nécessairement liés et de lui donner un sens, un aspect négatif. Il me semble que c’est l’équivalent de jouer – et pas dans le bons sens – avec ses lecteurs.
Ce que je viens d’émettre est mon opinion, Votre Honneur. Mon opinion personnelle, même. Remarquez par contre la différence entre celle de Madame Elgraby-Lévy et celle de M. Martineau, dont on a traité plus tôt, et la mienne : mes arguments sont fondés car j’ai soumis des preuves. Merci de votre écoute.
Le Journalisme d’Opinion – Vous n’êtes qu’une imbécile! Vous n’entendez rien à rien! J’ai droit à mon opinion comme vous avez droit à la vôtre. Ce que vous n’avez pas le droit de faire, c’est de critiquer mon opinion. Vous, les penseurs, vous croyez détenteurs de la vérité absolue! Tous les journalistes d’opinion écrivent comme ils le veulent. Vous pleurez le fait que personne ne vous lit, ce qui fait en sorte qu’on vous regarde de haut, avec dépit… vous pleurez de plus belle et agrandissez l’écart entre vous et Sa Majesté. Nous, nous sommes honnêtes : nous parlons pour dire. Vous, vous êtes jaloux : vos œillères vous empêchent de constater l’ampleur de votre ignorance. Si au moins les lecteurs en finissaient une fois pour toutes avec vous, on économiserait bien plus de papier et la Terre serait plus en santé. Vous êtes la honte du journalisme!
La Justice – Je ne me rappelle pas vous avoir cédé la parole, Monsieur d’Opinion. D’ailleurs, j’en ai assez entendu pour aujourd’hui…
C’est une bataille sans fin. Malheureusement, le Journalisme d’Opinion gagne de plus en plus de terrain et l’Analyse Approfondie des Faits se fait damer le pion. Il faudra que Sa Majesté le Peuple remarque ce laisser-aller intellectuel si nous ne voulons pas que l’accusé devienne le plaignant et vice-versa… Entre-temps, espérons que Monsieur le Journalisme d’Opinion n’aille pas en appel.
… L’audience est levée!
[1] DESCÔTEAUX, David. « Acheter local : à quel prix? », Métro Montréal, 24 septembre 2009, p. 42
[2] MARTINEAU, Richard. « Le cheval à deux bosses », Journal de Montréal, 5 novembre 2009, p. 6
[3] ELGRABY-LÉVY, Nathalie. « La sacralisation de la laïcité », Journal de Montréal, 13 décembre 2007, p. 27
[4] ELGRABY-LÉVY, Nathalie. « Sortir des sentiers battus », Journal de Montréal, 19 février 2008, p. 29