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Archive for the ‘Journalisme d'opinion’ Category

Procès du journalisme d’opinion

Le journalisme d’opinion. Critique. Ne critique pas. Aime. N’aime pas. On lui fait un procès. Le plaignant : l’Analyse Approfondie des Faits (A.A.F.). L’avocat de la Couronne : Maître la Logique. L’accusé (qui plaide immanquablement non coupable) : le Journalisme d’Opinion (J.O.). L’avocat de la défense : Maître le     Franc-Parler. Le juge : Son Honneur la Justice.

Par Kevin Brazeau

La Justice – Nous ouvrons le dossier du journalisme d’opinion, qui est accusé de fondements incohérents, d’esprit simpliste et de considération réductrice de Sa Majesté le Peuple. L’audience est ouverte : j’appelle à la barre l’avocat de la Couronne.

La Logique – Merci Votre Honneur. Eh bien j’aimerais tout d’abord dire que ma cliente est une grande négligée, Madame la Juge. On ne s’attarde plus à elle. On la contourne. C’est justement l’accusé qui en est à mon humble avis la cause. Il entraîne la facilité, de nos jours. Ses pratiquants se creusent de moins en moins les méninges afin de fonder ce qu’ils prétendent être leurs arguments. Ils préfèrent attaquer directement ou sournoisement les sujets plutôt que de les inspecter, que de les questionner.

Le Franc-Parler – Objection, Votre Honneur!

La Justice – Objection retenue. La parole est à vous, Maître le Franc-Parler.

Le Franc-Parler – Merci. Je ne vois en rien comment et où ont été fondés les arguments de mon confrère.

La Justice – Bien vu. Maître la Logique, avez-vous des preuves à l’appui de ce que vous avancez?

La Logique – Évidemment que j’en possède, moi. Dans cet article de David Descôteaux, j’ai recueilli un passage qui fait fi de la signification même du sujet abordé. « Si acheter québécois profite au Québec, acheter strictement sur l’île de Montréal est forcément mieux pour l’économie montréalaise. Si j’habite Rosemont, dois-je m’assurer que l’argent « reste » dans Rosemont? Si les citoyens de Côte-des-Neiges commencent à acheter local, doivent-ils cesser d’acheter à Outremont? »[1] Le sens de l’expression « acheter local » n’insinue en rien le fait de limiter nos achats à un périmètre de trois rues. L’auteur de l’article conceptualise faussement le problème. Il fait une fausse analogie, en d’autres mots.

En voulez-vous encore plus? J’ai ici « Le cheval à deux bosses », une chronique de Monsieur Richard Martineau, du Journal de Montréal, traitant des raisons hypothétiques de la lenteur de la campagne de vaccination contre la grippe A (H1N1) et parue le 5 novembre dernier. Dans l’extrait dont je m’apprête à vous faire part, le journaliste utilise un procédé qui, selon la déontologie du domaine, n’est pas considéré comme professionnel. Ce dernier se nomme l’argumentum ad hominem, ce qui signifie un « argument contre la personne ». C’est le fait de s’attaquer, comme le fait l’accusé, aux personnes en cause et non pas aux problématiques traitées.

L’extrait est le suivant : « Ça ne prend pourtant pas un post-doctorat en neurobiologie à Harvard pour prévoir que les gens allaient se ruer dans les centres de vaccination dès le premier mort! Vous voulez savoir ma théorie? Nos gentils bureaucrates avaient trop de temps pour se préparer. En 1992, les autorités ont RÉAGI [face à l’épidémie de méningite]. En 2009, elles ont PLANIFIÉ. C’est ça, la grosse différence. Les bureaucrates ont eu le temps de penser. Et un bureaucrate qui pense, c’est plus dangereux que n’importe quel virus. »[2] Voyez-vous? Pourquoi viser les bureaucrates tandis que l’analyse des véritables faits est possible?

Ils préfèrent attaquer directement ou sournoisement les sujets plutôt que de les inspecter, que de les questionner.

Il se trouve que j’ai fait mes recherches sur le sujet et j’ai appris qu’en 1992, l’épidémie de méningite avait frappé un endroit en particulier. La grippe A (H1N1) est quant à elle un phénomène mondial. Donc, non seulement on insulte littéralement et sans raison les bureaucrates, mais on omet volontairement des informations capitales. Cela se nomme la suppression de données pertinentes et c’est, tout comme l’ad hominem, un paralogisme – voilà comment se nomment ces négligences déontologiques, Votre Honneur – honteux. Puis ça ne s’arrête pas ici. Si nous nous entendons pour dire que M. Martineau accuse les bureaucrates de stupidité et si nous admettons qu’il est possible que certains de ceux-ci soient qualifiables de « simples d’esprit », il ne s’agit tout de même pas d’une majorité. C’est pourtant ce que le journaliste sous-entend. C’est ce que l’on appelle une généralisation hâtive.

Évidemment, Monsieur Richard Martineau a une verve qui attire le lecteur, mais ce dernier ne va que rarement approfondir les informations qui lui sont livrées, pour la simple et bonne raison que « si c’est écrit, ce doit être vrai ». Je me dois de préciser qu’il n’est pas le seul journaliste à démontrer des failles dans le fondement de ses arguments. J’ai terminé, Votre Honneur.

La Justice – Très bien. La parole est à l’avocat de la défense.

Le Franc-Parler – Peut-être, Madame la Logique, que ce que vous dites est vrai, mais il en demeure que chacun a droit à son opinion, n’est-ce pas? Ainsi, notez que la catégorie dans laquelle les chroniques de M. Martineau ont été classées est le « Franc-parler », ce qui incite à partager sa vision des choses telle qu’elle est.

La Logique – Objection!

La Justice – Objection retenue. Parlez.

La Logique – Bien sûr qu’il y a place pour l’opinion de chacun, mais vous savez tout aussi bien que moi que les médias sont extrêmement influents et que les mots d’une personnalité connue ont plus d’impact que ceux de Sylvain Drouin, monsieur nobody. Mais est-ce que narguer le lecteur fait partie, selon vous, des techniques valables et honorables de le convaincre? Est-ce que le mener en bateau peut faire avancer une cause, un dossier?

Le Franc-Parler – Je ne saisis pas votre point.

La Logique – Votre Honneur, j’aimerais laisser la chance à ma cliente de s’expliquer.

La Justice – Permission accordée, Maître la Logique. La parole est à l’Analyse Approfondie des Faits. Vous avez cinq minutes.

A.A.F – Merci Votre Honneur. Alors comprenez bien… l’une des pire insultes que l’on puisse me balancer au visage est le fait de « détourner l’attention » du lecteur qui s’intéresse à la nouvelle. C’est ce que j’appelle un hareng fumé : attirer son regard ailleurs que sur le problème qui nous intéresse. C’est comme un appât. J’appuierai mes dires à l’aide de cette chronique de Madame Nathalie Elgraby-Lévy parue le 13 décembre 2007 dans le Journal de Montréal : « La sacralisation de la laïcité »,  critique l’élimination du cours d’enseignement religieux dans les écoles primaires et secondaires au profit d’un cours d’« éthique et culture religieuse » et le rôle des fonctionnaires et de la Ministre Courchesne dans l’éducation de « nos enfants ».

Voici l’extrait où se trouve le paralogisme, Votre Honneur : « Ensuite, pourquoi devrions-nous accepter que des fonctionnaires décident si nos enfants devraient ou ne devraient pas recevoir un enseignement religieux? Leur jugement est-il mieux fondé que le nôtre? Sont-ils devenus les «sages» des temps modernes? C’est la responsabilité des parents d’élever leurs enfants, et non de la ministre Courchesne! Faut-il lui rappeler que l’école a pour fonction de transmettre des connaissances et de répondre aux attentes des parents? Elle n’est pas là pour permettre aux fonctionnaires et aux groupes de pression d’imposer leurs idéaux aux Québécois! »[3] Même si je ne comprends pas comment un lecteur ou une lectrice peut se faire berner par des arguments aussi éloignés de leur but, cette esquive d’information me fait sortir de mes gonds.

Tout d’abord, le paralogisme ici aurait pu être un ad hominem, mais je me penche sur le fait que la problématique dont elle traite ne tient pas de ce qu’elle revendique, mais bien de preuves qui ont été faites. Le cours d’enseignement religieux a perdu la plus grande partie de son importance au Québec et c’est pourquoi les personnes en droit de le faire ont décidé de changer la donne. Les fonctionnaires et la Ministre ne s’autoproclament pas du tout « décideurs suprêmes ». Permettez-moi de mentionner aussi qu’un certain aspect religieux est conservé dans le nouveau programme proposé. Si Madame Elgraby-Lévy s’était informée aux bons endroits, elle aurait obtenu des informations pertinentes.

Dans une autre de ses chroniques, elle écrivait : « Comme chaque fois que le décrochage défraye les manchettes, des voix s’élèvent pour réclamer des solutions au problème. Évidemment, vu la fascination des élus pour les bavardages stériles et les rapports aussi inutiles qu’onéreux, il faut s’attendre à ce qu’on nous annonce la tenue de tables de concertation, de forums, de commissions d’enquête, de consultations publiques, de groupes de travail, etc. »[4] Il s’agit ici d’une pente glissante. C’est faire une liste de causes et d’effets pas nécessairement liés et de lui donner un sens, un aspect négatif. Il me semble que c’est l’équivalent de jouer – et pas dans le bons sens – avec ses lecteurs.

Ce que je viens d’émettre est mon opinion, Votre Honneur. Mon opinion personnelle, même. Remarquez par contre la différence entre celle de Madame Elgraby-Lévy et celle de M. Martineau, dont on a traité plus tôt, et la mienne : mes arguments sont fondés car j’ai soumis des preuves. Merci de votre écoute.

Le Journalisme d’Opinion – Vous n’êtes qu’une imbécile! Vous n’entendez rien à rien! J’ai droit à mon opinion comme vous avez droit à la vôtre. Ce que vous n’avez pas le droit de faire, c’est de critiquer mon opinion. Vous, les penseurs, vous croyez détenteurs de la vérité absolue! Tous les journalistes d’opinion écrivent comme ils le veulent. Vous pleurez le fait que personne ne vous lit, ce qui fait en sorte qu’on vous regarde de haut, avec dépit… vous pleurez de plus belle et agrandissez l’écart entre vous et Sa Majesté. Nous, nous sommes honnêtes : nous parlons pour dire. Vous, vous êtes jaloux : vos œillères vous empêchent de constater l’ampleur de votre ignorance. Si au moins les lecteurs en finissaient une fois pour toutes avec vous, on économiserait bien plus de papier et la Terre serait plus en santé. Vous êtes la honte du journalisme!

La Justice – Je ne me rappelle pas vous avoir cédé la parole, Monsieur d’Opinion. D’ailleurs, j’en ai assez entendu pour aujourd’hui…

C’est une bataille sans fin. Malheureusement, le Journalisme d’Opinion gagne de plus en plus de terrain et l’Analyse Approfondie des Faits se fait damer le pion. Il faudra que Sa Majesté le Peuple remarque ce laisser-aller intellectuel si nous ne voulons pas que l’accusé devienne le plaignant et vice-versa… Entre-temps, espérons que Monsieur le Journalisme d’Opinion n’aille pas en appel.

… L’audience est levée!


[1] DESCÔTEAUX, David. « Acheter local : à quel prix? », Métro Montréal, 24 septembre 2009, p. 42

[2] MARTINEAU, Richard. « Le cheval à deux bosses », Journal de Montréal, 5 novembre 2009, p. 6

[3] ELGRABY-LÉVY, Nathalie. « La sacralisation de la laïcité », Journal de Montréal, 13 décembre 2007, p. 27

[4] ELGRABY-LÉVY, Nathalie. « Sortir des sentiers battus », Journal de Montréal, 19 février 2008, p. 29

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D’obscures prédictions… Les temps de l’information sont sombres. Il pleut des critiques, des chroniques. Un épais brouillard permanent de subjectivité imprègne les comptes-rendus d’actualité. Les pages du cahier politique sont pesantes d’un dénigrement à peine dissimulé à l’égard des personnalités. Il semblerait qu’une plume acide, vomissante de propos foudroyants soit devenue un critère de compétence dans le milieu journalistique. Oui, les temps sont sombres et le ciel clair ne semble pas vouloir revenir de son propre chef.

Par Dominique LeBrun

Si l’objectivité était un animal, elle serait sur la liste « en voie de disparition ». Juste à côté du panda (la vérité) et de l’hippopotame (l’analyse). Les braconniers de l’information sont nombreux et savent manier les armes. À coup de paralogismes, ils tuent sans scrupule la neutralité de leurs écrits.

Wanted : raisonnements fallacieux

Récompense promise Nathalie Elgrably-Lévy, par exemple, atteste que « politiciens et fonctionnaires n’ont jamais eu autant de pouvoir qu’actuellement. » En plus d’être un appel à la peur injustifié, sa parole est inexacte. Si on pense à Hitler, Mao, Castro, on peut difficilement comprendre comment Jean Charest exercerait un pouvoir plus oppressant. La symbiose de l’opinion et de l’information n’est toutefois pas si fraîche. Dans un texte datant de 1988, Colette Beauchamp affirmait que dans l’actualité, « l’opinion n’y est pas différenciée de l’information, elle en tient lieu; elle s’appuie fréquemment sur les préjugés de ces vedettes [les journalistes] plus que sur les faits ou une réflexion critique documentée […] » .

Le problème serait simple s’il suffisait d’invalider les textes supposément objectifs contenant des opinions. Toutefois, comme ce processus enfreint le principe n°1 : « Le droit des peuples à une information véridique » et le principe n°2 : « L’attachement du journaliste à la vérité objective » de la Déclaration de l’Unesco sur les médias, il est efficace seulement si sournois.

Par conséquent, le lecteur se doit d’être sceptique, car s’il est dit que « […] plus l’État veut soutenir l’économie, plus il est contraint de l’affaiblir » , il doit être conscient que la journaliste est de droite et qu’elle emploie un paralogisme (la pétition de principe) pour faire valoir implicitement une opinion qu’elle ne peut formuler explicitement.

Les journalistes ont d’ailleurs tout à gagner en entraînant leurs adeptes dans un dédale d’informations, afin de les détourner tranquillement du sujet traité. Les nouvellistes peuvent ainsi énoncer un jugement qu’ils n’ont pas réussi à caser ailleurs. Le jugement est exprimé d’une façon hors contexte, mais qui semble ne pas l’être.

Dans un article rédigé pour l’Institut économique de Montréal, la crise du système de santé québécois est abordée. Puis les deuxième et troisième paragraphes du texte (qui en contient trois) portent sur « [l]’exemple britannique » . Globalement, l’article nous détourne du sujet abordé et sert de toile de fond à des opinions purement spéculatives et sans fondement tel « si tu coûtes trop cher, on te laisse crever ».

Les journalistes ont également une fâcheuse tendance à vulgariser à l’extrême certaines situations très complexes. D’abord, c’est plus facile pour le lecteur de saisir pleinement le sens des propos. Ensuite, c’est beaucoup moins ardu pour celui qui rédige. Mais il est douteux de remédier à une situation extrêmement complexe par une solution extrêmement simple. Imaginez qu’au lieu de faire une véritable analyse économique sur le déficit dans les finances publiques, une journaliste écrive : « Nos élus sont devenus des accros du shopping ! Et plus on leur donnera d’argent, plus ils en dépenseront. Tout comme ce n’est pas en fournissant de la drogue au toxicomane qu’il pourra se libérer de sa dépendance […] » . Ici, le parallèle entre le politicien et l’accro du shopping ou le drogué dépendant est connoté de façon très négative, vulgaire à souhait et facile. Si c’est efficace auprès du lectorat, ce n’est que du bourrage de crânes où le journaliste s’amuse à faire résonner sa vision personnelle dans un contenu qui ne devrait pas être subjectif. Ça ne coûte pas cher à produire, ça fait vendre, ça amuse ou ça choque. Mais ce n’est pas de l’information.

Les mots prétendent à une image claire. Cependant, cette comparaison est fallacieuse. Amenée par la fausse analogie, ce populisme exacerbé ne nous informe en rien. Quantitativement, l’information objective diminue « mais la surabondance de chroniques qui vise à accroître le public-lecteur le distrait en fait de la faiblesse de l’information qui lui est communiquée » .

Si les rédacteurs sont conscients de notre lamentable situation journalistique, c’est la population qu’il faut sensibiliser. D’ailleurs, avec l’expansion cybernétique truffée de pièges à rats, la méfiance sera la ceinture de sécurité du peuple.

Restons optimistes : il y a toujours de l’espoir. TQS a fait faillite, non?

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Opinions et faux raisonnements

Le journalisme d’opinion a remplacé au cours des années le journalisme d’information. Dans ces textes, l’usage d’arguments fallacieux est très présent et amène le lecteur à confondre réalité et faits observables.

SANDRINE FAFARD SOUCY

De nos jours, l’opinion a remplacé l’information. Le journalisme d’opinion occupe de plus en plus de place dans les pages des périodiques et certains journalistes s’en donnent à cœur joie pour donner leurs opinions sur tout ce qui leur passe sous les yeux. Il faut toutefois se méfier des textes d’opinion, car ils sont truffés de faux arguments qui peuvent être difficiles à déceler pour un lecteur inexpérimenté. Ces arguments fallacieux sont appelés paralogismes et ils sont utilisés dans le but de tromper et de donner une version plutôt subjective du sujet traité.

Je t’attaque

Reconnaître un paralogisme peut sembler difficile à première vue, mais avec un léger entraînement il est possible d’en déceler plusieurs. Dans la phrase suivante, extraite d’un article sur la gratuité de l’eau, Un tissu de contradictions, écrit pas Nathalie Elgrably-Lévy, on peut voir apparaître une attaque contre la personne. «Moins c’est cher, plus on achète : c’est là la célèbre loi de la demande que l’on enseigne dans les cours d’économie 101 et que M. Petrella devrait connaître mieux que quiconque puisqu’on le dit économiste !». L’attaque contre la personne est utilisée fréquemment pour détourner l’attention du sujet en s’attaquant à la personne qui émet une opinion plutôt qu’à cette dernière. Il est l’un des paralogismes les plus utilisés car il est très efficace. Dans la phrase mentionnée plus haut, on remet en doute les connaissances en économie de M. Petrella, pourtant, rien ne révèle que ces affirmations sont fondées et méritent d’être prises en considération.

Quelle comparaison !

Un autre exemple de paralogisme couramment utilisé est la fausse analogie. Elle consiste à comparer deux faits semblables pour en relever les similitudes. Prenons un exemple tiré du même texte que précédemment, «De plus, ils invoquent le fait que l’eau est source de vie pour justifier leur position. Mais l’alimentation n’est-elle pas tout aussi essentielle ? Et ne risque-t-on pas de mourir de froid en l’absence d’un moyen de chauffage adéquat ? Alors, pourquoi n’ont-ils jamais réclamé la gratuité de la nourriture et du mazout ?». Pourtant, dans cette comparaison, bien que la nourriture soit aussi essentielle que l’eau, se sont deux éléments très distincts dans leur procédé d’exploitation et dans leur utilisation de la vie courante. Le mazout, par contre, n’est pas nécessaire à tout le monde, le simple exemple d’une maison en plein cœur de l’Afrique Centrale fait réaliser que le mazout, comme le chauffage, n’est pas essentiel à tous. L’argument devient donc insignifiant et l’opinion exprimée perd de sa valeur.

Craignez-moi

Un autre paralogisme souvent utilisé est celui de l’appel à la peur. Celui-ci consiste à détourner le sujet en créant un climat de peur face à ce que pourrait entraîner l’acceptation d’une certaine situation. Dans l’exemple qui suit, tiré d’un article de David Descôteaux intitulé Acheter local : à quel prix ?, il est facile de voir la peur que les propos du journaliste essayent d’instaurer en montrant les conséquences désastreuses que les programmes d’achat local pourraient avoir. «C’est sérieux. Quand Obama impose sa clause «achetez américain» pour construire des routes, il dit à ses entreprises : achetez local. Résultat : des centaines de Canadiens et de Québécois perdent leur emploi.» Pourtant, le fait d’acheter local ne fera pas perdre des centaines d’emplois, ce raisonnement n’est pas à prendre au pied de la lettre et un doute doit être instauré lorsque l’on fait face à de tels arguments.

Attention, ça glisse !

Un dernier type de paralogisme qui peut être retrouvé dans certaine chronique d’opinion est la pente glissante. Cet extrait du même article de David Descôteaux en est un bon exemple : «Acheter local, c’est réduire le nombre de participants. C’est se priver de talent. Étouffer la créativité.» Dans cette phrase, on essaye de détourner l’attention du lecteur avec une suite de conséquences qui découleraient du fait d’acheter local. Toutefois, il n’est pas possible d’établir un lien logique entre l’action principale et la suite d’événements qui suivent. Ce paralogisme amène la dramatisation d’un fait qui n’a absolument rien de dramatique, il fait voir les choses d’un point de vue erroné, le tout dans le but de convaincre que l’opinion exprimée est la bonne.

Il y a beaucoup d’autres paralogismes mais les énumérer tous prendrait beaucoup trop de temps. Le meilleur moyen de ne pas se faire piéger par ces mauvais raisonnements est de faire ses propres recherches et de se renseigner auprès de sources fiables et diversifiées. De plus, en restant alerte lors de la lecture, il est possible de découvrir ces raisonnements fallacieux et de douter de la véracité du texte que l’on a sous les yeux.

Le problème entourant la chronique d’opinion est qu’il y en a en surnombre. Tout est sujet à chronique, la politique, les vaccins, le jardin du voisin, le bruit des cigales en été, tout est exploitable! Ces textes d’opinion font souvent voir le point de vue du journaliste qui l’écrit et donc l’idée exprimée est fortement imprégnée par la personnalité de l’auteur, ce qui parfois mène à la désinformation. Dans certain cas, l’opinion n’est pas différenciée de l’information et même prévaut sur celle-ci. S’informer, comme le disait Ignacio Ramonet, demeure une activité productive impossible à réaliser sans efforts, et qui exige une véritable mobilisation intellectuelle. Or, la majorité des gens préfère le divertissement et l’information facile à l’analyse rigoureuse et à la recherche. L’information est donc parfois détournée ou transformée pour être plus attrayante, ce qui plait au lectorat. En information, comme dans tout autre secteur, c’est la demande qui régit les ventes, et les textes d’opinions sont bien vendeurs. Ce qui est lu par le plus grand nombre de personne rapporte donc le plus et comme toute compagnie, le profit est important.

L’information est donc en déclin et le journalisme d’opinion en plein essor. Il faut toutefois rester alerte à ce que l’on lit, les apparences sont souvent trompeuses, et le but de ces articles est justement de nous berner. Il faut lire, mais lire en sachant ce que l’on lit !

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        Pour diminuer les coûts de fabrications des quotidiens, oui. Intellectuellement parlant, c’est une autre histoire.

 

        La qualité journalistique générale d’un quotidien diminue inversement proportionnellement au nombre de chroniques s’y inscrivant.

Par Ian Vallée

 Image trouvée sur Google à l'adresse: "http://images.google.ca/imgres?imgurl=http://www.rap2france.com/pochettes-albums/compilation-rap-francais-opinion-sur-rue-vol-3.gif&imgrefurl=http://www.profencampagne.com/archive-01-3-2009.html&usg=__JtDZ-wOfBCg0APymudUoFUTti-Q=&h=238&w=240&sz=56&hl=fr&start=54&sig2=wEs3xb93MioBJOZ4LRrptg&itbs=1&tbnid=BptrtB_C2Y-qYM:&tbnh=109&tbnw=110&prev=/images%3Fq%3Djournalisme%2Bd%2527opinion%26gbv%3D2%26ndsp%3D20%26hl%3Dfr%26sa%3DN%26start%3D40&ei=0qonS_CUOsTK8QaMpMGcDQ"

        La liberté d’expression est certainement un droit acquis au Canada, mais il est important de comprendre que ce ne sont pas toutes les opinions qui s’équivalent. L’expertise de chacun doit être prise en compte lorsqu’un individu en écoute un ou plusieurs autres afin de se faire une opinion sur un sujet.

 

        Dans cet ordre d’idées, vous devriez écouter davantage l’avis d’un médecin chirurgien sur les risques d’une intervention chirurgicale en vue du remodelage de votre propre visage plutôt que de se fier à l’intuition de votre beau-frère champion national de poker. Cela va de soi, me direz-vous, mais est-ce suffisant?

 

        Si ce même médecin affirme qu’il n’y a aucun risque de paralysie faciale puisqu’il fut béni par le dalaï-lama en personne lors de son passage à Montréal au début d’octobre 2009 et que de toute façon vous n’avez pas tellement de choix : soit il vous opère et vous enlève ce kyste de votre visage, soit votre laideur empirera jusqu’à la fin de vos jours, le croirez-vous?

 

        Si vous hésitez à lui faire confiance, dîtes-vous que vous faites preuve de jugement. Dans cette situation, c’est votre jugement qui sera plus responsable de ce qui arrivera à votre visage plutôt que les mains du chirurgien lui-même. Probablement pas sur le plan juridique si cela tournait mal, mais il n’en demeure pas moins que vous aurez tout de même choisi cet homme aux arguments bidons pour s’occuper de votre santé.

 

        Ce type d’arguments, il y en a de plus en plus dans les journaux et ils se retrouvent souvent dans les textes d’opinion. Nous les appelons les paralogismes.

 

        Il en existe plus d’une quinzaine de sortes et contrairement aux sophismes qui sont des arguments émis dans le but de tromper, les paralogismes sont des sophismes de bonne foi.

 

        Dans la mis en situation du domaine de la santé un peu plus haut figurent des paralogismes nommés « la pétition de principe » et le « faux dilemme » mélangé à « l’appel à la peur ». La pétition de principe réfère au fait que le terme dalaï-lama signifie « océan de sagesse » alors le médecin qui a touché à cette sagesse ne pourra plus jamais commettre d’erreur. « Le faux dilemme » est représenté par une limitation de deux choix. En fait, vous auriez pu autant aller consulter un autre médecin que d’apprendre à vivre avec ce kyste qui n’a pas menacé votre santé jusqu’à présent. Quelques choix s’offraient à vous, mais seulement deux étaient présentés et parmi ceux-là, une menace de devenir laid pour toujours qui constitue un « appel à la peur ».

 

        En milieu journalistique, il coûte moins cher à un propriétaire de quotidien de permettre à un chroniqueur d’écrire ses opinions sur divers sujets que de dépêcher une équipe à faire du reportage. Ainsi, la qualité journalistique des articles échoppe du manque d’informations, ce qui peut altérer en fin de compte la faculté de jugement du public qui se base en partie là-dessus pour s’informer.

 

        Maintenant que votre jugement est éveillé, vous me réclamez sans doute des preuves de ce que j’avance.

 

        Jetons donc un coup d’œil au texte du 5 novembre dernier de l’économiste Nathalie Elgrably-Lévy intitulé « Le calme avant la tempête » figurant dans le Journal de Montréal où il est écrit la généralisation hâtive suivante : « Manifestement, les Américains ne prennent au sérieux ni les statistiques officielles ni les déclarations des experts[1] ».

 

        Un peu plus loin dans le même article, alors qu’il est question des programmes incitatifs temporaires lancés par le gouvernement américain dans le but de contrer la récession, elle écrit cette fausse analogie : « Cela revient à donner une boisson énergétique au coureur fatigué : il parcourra encore quelques mètres, mais finira par tomber d’épuisement.[2] »

 

        Voilà d’autres exemples d’un auteur différent, l’économiste David Descôteaux, dans l’édition du 22 octobre 2009 du Métro Montréal, en page 45, tirés d’un article intitulé « Une petite faveur ».

 

        L’extrait suivant constitue en un paralogisme appelé homme de paille puisqu’il reprend les arguments d’un même raisonnement, mais moins forts : « J’ai un projet : publier un livre. J’ai beaucoup de talent et suis certain que ce sera un succès. Je demande aux milliers d’employés de l’aéronautique de me prêter chacun 25$. Je vous rembourserai dans 20 ans. Ce sera, bien sûr, un prêt sans intérêt. Et je vous rembourse seulement si je vends mes livres. Si je ne vends rien, je ne rembourse rien.[3] »

 

        Voici la suite, une véritable pente glissante, du même texte : « Vous refusez? Mais voyons, mon projet va générer des retombées économiques. La maison d’édition fera des profits, j’achèterai des logiciels de correction, du papier, j’engagerai des recherchistes, je mangerai dans les restaurants autour de chez moi, me ferai construire un beau bureau… Avec l’impôt payé par tous ces travailleurs, et les taxes générées par la vente des livres, le gouvernement va faire un coup d’argent! Et puis, il est vital que notre industrie du livre brille et soit concurrentielle.[4] »

 

        Les Américains méritent-ils d’être tous mis dans le même bateau? Est-ce que comparer l’investissement de plusieurs millions dans le système économique américain à une boisson énergétique peu efficace est pertinent? La réussite de l’industrie aéronautique se résume-t-elle qu’à une seule personne? Est-ce que toutes les étapes de l’ambitieux plan de David Descôteaux se passeront comme prévu, donnant indubitablement vie à chacune des conséquences énoncées? Ces articles sont-ils pertinents? Vous ont-ils appris quelque chose? Le journalisme d’opinion est-il utile et efficace?

 

        Votre jugement semble requis, mais ne vous inquiétez surtout pas si vous ne savez pas quoi répondre à ces questions, car les économistes autant que les médecins sont là pour vous éclairer à prendre position sur l’efficacité du journalisme d’opinion.

 


[1] Nathalie ELGRABLY-LÉVY, Le calme avant la tempête, Le Journal de Montréal, 5 novembre 2009, p.27.

[2] Nathalie ELGRABLY-LÉVY, Le calme avant la tempête, Le Journal de Montréal, 5 novembre 2009, p.27.

[3] David DESCÔTEAUX, Une petite faveur, Métro Montréal, 22 octobre 2009, p.45.

[4] David DESCÔTEAUX, Une petite faveur, Métro Montréal, 22 octobre 2009, p.45.

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